• Castiel

Survivre à une agression sexuelle

Mis à jour : sept. 5

Si vous aviez à penser à une chose, une seule, que vous ne souhaiteriez jamais à quelqu'un, qu'est-ce que ça serait? De mourir? Qu'un être cher décède?


Pas moi. Je sais ce que je ne souhaiterais jamais à quelqu'un.


Survivre à une agression sexuelle.

Je dis survivre parce que la seconde où la victime réalise ce qui va se passer, elle ne vit plus. Elle entre automatiquement en mode survie. Je le sais, parce que je l'ai vécu.


C'est déjà un exploit de passer à travers une agression sexuelle et de se relever. Je vais vous donner deux minutes pour imaginer ce que c'est d'avoir des troubles mentaux ET de survivre à une agression.


C'est bon? C'est fait? Combien d'entre vous ont réussis?


Ceux qui n'y arrivent pas, je suis là pour vous décrire ce que c'est. Coeurs sensibles, s'abstenir : beaucoup de souffrance à venir. Ça finit bien par contre, promis.


Pour bien comprendre, une mise en contexte est nécessaire. Je vais séparer l'agression par des astérisques (***) pour ceux et celles qui ne sont pas à l'aise et pour ceux et celles pour qui cela pourrait être un trigger. Inquiétez-vous pas, je ne suis pas allée dans les détails. J'en garde une très bonne partie pour moi-même.


Ça m'en prend beaucoup pour faire confiance à quelqu'un. J'ai toujours appris que de "Faire Confiance" = Je me tire dans le pied. Je vous explique : j'ai eu tendance à faire confiance à des gens qui ont abusé de cette confiance et qui l'ont utilisé contre moi. Donc, pour que je fasse confiance à quelqu'un, ça en prend pas mal. Plus que pas mal, même.


J'avais tout de même quelques amies, et par l'entremise de l'une d'entre elle, j'ai rencontré quelqu'un : Son frère. L'affaire, c'est que le cerveau fonctionne bizarrement. J'ai appris par expérience que de faire confiance à quelqu'un c'est dangereux, mais parce que ce gars-là est le frère d'une amie, soudainement il gagne déjà des points, même si je ne l'ai jamais rencontré avant. Ça arrive à tout le monde, de faire confiance à quelqu'un ''d'avance''. C'est ce que j'ai fait, et après quelques mois, une relation intime s'est développée.


C'était très insidieux comme relation. Il faut préciser que la différence d'âge a été un facteur important. J'étais très jeune et naïve (13 ans) et lui beaucoup plus vieux (17 ans). J'étais comme l'émoji, les yeux pleins de coeurs quand j'étais avec lui. Il y avait des signes précurseurs, mais vous savez ce qu'on dit : l'amour rend aveugle.


Ça aura prit 3 mois avant que les premiers signes ne se pointent le bout du nez. Après 3 mois, il a voulu me laisser parce que j'étais trop immature pour lui (Tu t'attends à quoi d'une fille de 13 ans?). En revenant en arrière et en pensant à ce moment, je comprend très bien maintenant qu'il n'avait aucunement l'idée de me laisser. Il testait simplement à quel point j'étais accrochée à lui...


Ensuite, sont venus les signes que tout le monde voit comme un red flag : Il décidait comment je m'habillais, comment je me coiffais, comment je me maquillais, avec qui je sortais, quel(le)s ami(e)s méritaient son temps avec moi, etc. Il était également très insistant pour que je perde ma virginité avec lui et ce, le plus rapidement possible. Il me boudait (oui, oui, me boudait comme un enfant de 5 ans) quand je lui disais que je ne me sentais pas prête.


Ce qui devait arriver, arriva : J'ai pris sur moi, et j'ai perdue ma virginité même si je ne le voulais pas. Il avait réussi à entrer dans ma tête et à me convaincre que j'allais être cool, que j'allais prendre de la maturité. Bin oui toé. J'y ai cru pareil. Et en effet, j'ai eu l'air cool avec mes amies pendant..... 3 jours.


Ça, c'est même pas le plus gros problème. Le plus gros problème est venu quand il a voulu expérimenter. J'étais rendu plus vieille, j'avais maintenant 15 ans. Je venais de passer 2 ans de ma vie à me faire entrer dans la tête que je n'étais RIEN sans lui, qu'il avait toujours raison. J'avais appris à ne rien dire quand c'était le temps, j'ai appris à dire les bonnes choses quand c'était le temps. J'ai appris à déceler toutes ses émotions en un claquement de doigt et à dire ce qu'il fallait pour éviter une crise de colère.


***


Un bon moment donné, il a voulu tenter quelque chose de nouveau au lit. Même si je n'en avais pas envie, j'ai accepté - non, je me suis résignée - et j'ai assumé la position qu'il souhaitait que je prenne. J'étais déjà extrêmement anxieuse à la base, mais encore plus avec ce que j'avais appris en 2 ans. J'étais constamment sur l'adrénaline, toujours sur le qui vive.


Je crois qu'il s'attendait à ce que j'agisse comme une poupée gonflable : Pas de cris, pas de réaction. Ce n'est définitivement pas ce que j'ai fait. Il m'a fait mal et j'ai répliqué, en lui demandant de cesser et que je ne voulais pas continuer.


Et c'est là, à ce moment précis, que j'ai ressenti la plus grande peur de ma vie. J'ai réalisé ce qui allait inévitablement se passer, j'ai réalisé que je n'avais aucun moyen de me sortir de cette situation.


Je n'ai même pas eu le temps de me préparer mentalement. Seulement eu le temps que mes entrailles se figent, que je ressente un vide total, comme ce moment de silence avant qu'une bombe explose. Ce moment entre l'éclair et le tonnerre, quand on anticipe le bruit, mais que l'orage est tellement proche qu'on n'a pas le temps de se préparer, que le tonnerre éclate et fait trembler le toit de la maison.


Tout s'est déchiré dans ma tête. La douleur physique était telle que mon corps s'est raidi comme une planche. Sans mon consentement, mes muscles ont cessé de recevoir les signaux de détresse de mon cerveau qui les suppliait de se mettre en branle et de m'aider à m'enfuir. Encore une fois, le cerveau humain a un mécanisme étrange : la douleur nous fait oublier beaucoup de chose. Je ne comprenais plus ce qui se passait, je n'y voyais plus clair. La seule chose que je réussissais à penser, c'était ''il faut que cette douleur cesse, c'est insoutenable''.


Lui, entre-temps, il avait eu ce qu'il voulait. Il m'a laissé là, dans sa chambre, et il est allé écouté la télévision comme si je n'existait pas.


***


Et c'est à partir de là que ma santé mentale a pris le bord, en bon québécois. Elle s'est sauvée en courant en laissant cet amas de peau et d'organes qu'est le corps humain.


Au début, pas grand chose. J'ai laissé la douleur s'atténuer. Mais assez rapidement, la panique et l'incompréhension m'ont saisies : What. The. Fuck. Qu'est-ce qui vient de se passer? Ça se peut tout simplement pas. Mon chum, la personne avec qui je suis le plus intime, vient tout juste de me violer. C'est impossible. Non. Nonnonononononon.


Mon esprit est devenu une tempête qui a tout ravagé sur son passage. Tout ce que j'avais construit avec les années, tout ce que j'avais mis tant d'effort à créer et à entretenir, tout a été rasé en quelques secondes. Tout. Panique général au bureau chef.

Grosse chicane dans ma tête à savoir si je restais là jusqu'à ce que quelqu'un me trouve, ou si je me levais pour sortir moi-même de la chambre. Là encore, je vais où si je sors? Chez mes parents? Absolument pas, ils vont réaliser que quelque chose ne va pas.


Mon esprit, par panique et par besoin de protection, avait décidé qu'au lieu de rester exposée à cette tempête qui faisait toujours rage, c'était une meilleure option de se creuser un trou et de se cacher dedans, faute de matériaux pour se reconstruire un abris. C'est exactement ce qui s'est passé. En quelques minutes, le trou était creusé et une planche de bois était quasi soudée à la terre, empêchant quiconque d'entrer ou de sortir.


Cet abris de fortune impliquait aussi une chose : attendre que quelqu'un ne me trouve n'était pas une option valide. Si quelqu'un me trouvait dans cet état, la tempête allait revenir et arracher le bois, m'engloutir dans sa violence.


À partir d'ici, être entièrement honnête avec vous tous, je n'ai pas beaucoup de souvenirs. Je ne sais pas combien de temps je suis restée couchée, en boule dans le lit, à ramasser tout ce qui me restait de force pour me lever. 5 minutes? 30 peut-être? Aucune idée. J'ai eu une absence, en bonne et dû forme. Déconnexion totale. Panne d'électricité, plus de réseau, plus de Wi-Fi.


Pour ceux qui sont moins familiers avec les termes de psychologie, on appelle ça la dissociation. C'est un moment extrêmement troublant où la personne se déconnecte de la réalité. J'étais dans ce lit, mais je n'y étais pas en même temps. On peut ajouter à ça une généreuse dose de déréalisation, une variante de la dissociation où on doute de la véracité du monde extérieur. Je me souviens à quel point c'était étrange de regarder par la fenêtre, de voir le ciel d'un bleu incroyable et d'entendre les oiseaux chanter. C'était absolument impossible qu'il fasse aussi beau en même temps que cette tempête qui me ravageait. Il faisait chaud, je sentais le soleil réchauffer ma peau, mais ça aussi c'était impossible, parce que c'était tellement froid à l'intérieur que plus rien, jamais, n'allait pouvoir me réchauffer. Ça a pris plusieurs jours, peut-être quelques semaines, avant que cette impression que la réalité ne faisait aucun sens cesse enfin.


Aujourd'hui, 10 ans plus tard, me voici. Toujours vivante, en santé - à l'exception des fameuses grippes/rhumes qui courent toujours à ce temps-ci de l'année. Je vais me marier dans un peu moins de 4 mois avec un homme qui me traite comme une reine. J'essaie de le traiter comme le roi qu'il est, mais ce n'est pas toujours facile. L'anxiété, les flashbacks, tout cela est encore présent. Mais maintenant, j'ai un emploi que j'adore, un conjoint parfait, deux grosses patates (comprendre ici que je parle de mes chiens) complètement folles, mais complètement adorables aussi. Une maison de rêve. J'ai une psychologue qui m'aide à gérer cette tempête qui a encore lieu dans ma tête et j'ai de la médication à prendre (ma relation avec celle-ci est pour un autre texte à part entière). J'ai une intervenante CAVAC. J'ai enfin le support et le courage de faire ce que je veux faire depuis 10 ans : je suis officiellement allée porter plainte. J'ai rencontré les enquêteurs, tout a été filmé, enregistré (c'est une étape traumatisante, mais nécessaire). Mon travail est fait.


J'ai peur. J'aurai toujours peur de lui. Je n'ai aucune idée comment il va réagir quand il va apprendre que je suis la personne qui a porté plainte. La seule chose que je peux faire, c'est de m'entourer de gens qui peuvent me supporter et me protéger, et j'aimerais prendre des cours d'auto-défense.


J'ai longtemps pensé que ma vie allait toujours tourner autour de cet événement. Qu'il m'avait brisé au-delà de la réparation. Qu'il n'y avait aucun espoir pour moi. Je réalise aujourd'hui que c'est faux. Je me mettais moi-même une barrière. Comme ma psychologue me l'a souvent répété dernièrement, ma vie est un livre. Le viol n'est qu'un chapitre du livre. C'est moi qui décide comment j'écris le reste.


J'ai décidé que l'anxiété et le PTSD n'allait pas gouverner ma vie.

Je. Suis. En. Contrôle. Personne d'autre. Surtout pas lui.


J'ai pris du temps à me reconstruire, j'ai perdu des morceaux en chemin. Ça arrive. Mais les trous qui se sont formés par l'absence de morceaux sont bouchés par des êtres autour de moi qui sont prêts à me donner un de leurs morceaux pour s'assurer de ma solidité. Des fois, on partage le même morceau, on se l'échange. Quand j'en ai besoin, c'est moi qui le garde. Quand c'est l'autre, je le lui redonne.


Je me suis relevée, et je suis prête à me battre pour la vie que je veux. J'en ressors plus forte. Parfois, il faut reconstruire quelque chose de brisé pour le rendre encore plus solide. Je sais maintenant que je suis tellement plus forte que lui, plus rien ne va m'arrêter dans ma quête de justice. Je suis prête et je l'attends de pied ferme.


Viens-t'en, mon grand, je t'attends.


- Castiel

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© 2019 par Une Tempête à la fois.

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