• Chloé C.

Se taire ou parler…

La première fois, elle s’appelait Valérie X. La deuxième et troisième fois, Valérie tout court faisait l’affaire. Et après, on a arrêté de compter, pour moi, c’était devenu simplement Val. Pas même trois semaines que je connaissais la nouvelle blonde de mon coloc, qu’on buvait du vin ensemble à se raconter le meilleur de nos vies. Et puis je l’ai encore fait. Parler du pas meilleur de ma vie. Pas spécialement du pire non plus, mais pas ce que je trouve le plus glorieux : mon trouble alimentaire. Je pourrais me dire que le sujet à glisser tout seul, que mon coloc n’a pas aidé en évoquant le peu que je mangeais au souper ou la marche que j’allais faire après, mais, la vérité, c’est que je n’ai jamais su quand le moment se prêtait assez pour que je mentionne mon anorexie, ma bipolarité, mon trouble de personnalité ou mes problèmes de santé physique sans causer de malaises. Ou à qui il fallait en parler. Ou même si je devais ouvrir sur le sujet.


*


J’ai vécu mes deux premières hospitalisations dans la honte, sans jamais avouer à quiconque de quoi je souffrais. Puis, lors de mon troisième passage à hôpital, je t’ai croisée, toi, tellement ouverte et franche, totalement dépouillée d’inhibition sur ce qui t’amenait entre ces quatre murs. Tu discutais autant de ta consommation de cocaïne que de ta dépression ou de tes multiples partenaires. Nous avions 16 ans.


Tu affichais une attitude désinvolte face à tes problèmes. Tu étalais rapidement ces derniers à qui voulaient bien t’écouter, comme si tu proclamais haut et fort : voilà qui je suis, si vous ne m’appréciez pas avec mes détresses, déguerpissez : vous aurez été prévenus.


J’ai aimé ça. Je suis sortie de ma coquille. Et j’ai commencé à devenir moi aussi prompte sur la gâchette de l’exposition de certaines de mes difficultés.


*

Mon premier conjoint, je lui ai tout dévoilé au troisième rendez-vous. Avec mon mari, j’ai pris plus mon temps : deux mois et demi avant de tout déballer. Pour les amis et les connaissances, ça a varié.


Mais je sais que nommer ses embûches de vie peut devenir un piège parfois. Et à ce jour, je n’ai pas encore statué si parler fait plus de bien que de tort. Parce que mes pathologies ne représentent qu’une infime partie de qui je suis, mais en même temps, je ne veux pas vivre dans la honte de conditions que je n’ai pas choisies. Je sais que m’exprimer a des conséquences comme le malaise entre Val et moi le temps d’un moment après avoir avoué ma maladie. Changera-t-elle d’opinion sur la personne que je suis ? Peut-être. Ou peut-être me verra-t-elle d’un œil moins pessimiste que je le pense.


J’aimerais qu’il y ait une bonne réponse, qu’on m’indique si c’est correct de s’ouvrir ou non. En définitive, je voudrais surtout que le problème ne se pose pas, que raconter sa vie ne présente aucun obstacle aux relations. Je rêve d’un monde où discuter de santé mentale, surtout de la sienne, ne constitue pas un tabou, ne suscite pas de dérangements.


*


Je rêve, et je pense à toi, ma belle Isa, pour qui se dévoiler ne représentait pas un enjeu. Pour qui le regard d’autrui ne constituait pas une embûche. Je t’entends me dire : qu’elle s’appelle Val ou n’importe quel autre prénom : tu es comme elle, une personne à part entière.


Chloé C.



*À noter que nous tentons doucement d'intégrer l'écriture inclusive dans tous nos textes. Pour en apprendre davantage sur le sujet, nous vous invitons à consulter l'office de la langue française.

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