• Chloé C.

Se sentir imposteur

Si j’avais su à une époque que pour souffrir d’anorexie, jeûner ne constituait pas un prérequis, car s’affamer adopte divers visages et que la restriction alimentaire survient dès lors que les besoins du corps ne sont pas comblés entièrement, j’aurais peut-être vu les choses différemment. Si j’avais compris que la maladie ne nécessite pas un IMC affolant, qu’on peut être atteint de ce fléau avec un poids tout à fait normal, à l'adolescence, j’aurais pris d’autres décisions. Ou peut-être pas. Mais j’aurais aimé connaître tout ça pour arrêter de me sentir comme un imposteur.

Pas une journée ne s’écoule depuis que je souffre de troubles alimentaires sans que je remette en doute mon diagnostic avec les mêmes arguments : je mange et pèse trop. À cause de ces deux aspects, je ne me trouve pas assez atteinte pour revendiquer un problème. Même si de nombreux psychiatres et psychologues que j’ai côtoyés m’ont certifié le contraire à maintes reprises. J’ai eu beau me retrouver hospitalisée des dizaines de fois, dû fréquenter des centres de jour, suivre plusieurs programmes diététiques : je me perçois tout autant comme un charlatan. J’entretiens ainsi un certain déni de la maladie simplement parce que je ne corresponds pas aux clichés que je me fais de la « parfaite » anorexique. Ceux de la fille archi squelettique qui n'ingurgite plus rien.

L’opinion populaire ne m’a pas aidée non plus. Quand du bout des lèvres, j’ai osé parler de mes difficultés et que certaines personnes bien intentionnées m’ont dévisagée en me disant : « Toi, mais t’es pas maigre ? », j’ai capitulé. Je leur ai donné raison, alors que dans les faits, mon indice de masse corporelle indiquait le contraire. Les gens confondent parfois minceur et maigreur et la faute ne leur incombe pas réellement. La société baigne dans une espèce de glorification de la maigreur : pourquoi ma condition tiendrait-elle du pathologique si elle parait normale à la télé ou dans les magazines ? Peut-être bien parce qu’elle me fait souffrir.


Je dois constamment me rappeler que le débat ne se situe pas à savoir si je corresponds en tous points au portrait sociétal de la fille anorexique. Non, la vraie question est de connaître à quel point je suis affectée par la maladie dans le day to day. Dans quelles mesures, l’image corporelle constitue-t-elle un problème dans ma vie ? La nourriture m’obsède-t-elle au point que je me restreigne afin de contrôler ma silhouette ? Jusqu’où mon poids domine-t-il mes pensées ? Et à ces questions, auxquelles mes réponses sont sans équivoque, l’issu devient limpide : je suis bel et bien affligée d’un trouble alimentaire. Aucune ambiguïté.

Sachant cela, je ne possède plus aucune excuse : je dois me mobiliser pour aller mieux. C’est si facile quand on doute d’être malade de procrastiner dans le rétablissement. Mentalement, cela justifie la stagnation voire la dégringolade dans l’anorexie. On tente de manger moins, de perdre plus de poids, juste pour tenter de se reconnaître plus légitime et peut-être proclamer un jour: "là, je suis tellement maigre: je suis anorexique. Je dois m'en sortir". Je peux garantir que ça n’arrive jamais. Je ne me suis jamais perçue « assez » malade pour me donner la permission de me soigner. Peu importe le poids perdu. Et je sais que je ne suis pas la seule à me considérer toujours comme « trop ». Si c’était le cas, je n’en parlerais même pas, mais on est une légion à se sentir tels des imposteurs que cela vaut la peine de s’y attarder.

S’octroyer le droit de se rétablir se décline au présent. Pour moi, la lutte fait rage tous les jours, mais depuis un certain moment, j’ai pris une décision. Celle d’aller mieux. Chaque jour, je dois refaire ce choix pour moi et cela inclus de mettre de côté l’idée que je ne suis pas assez. Je suis et cela suffit pour m’autoriser à guérir. Vous aussi vous êtes et c’est amplement pour vivre votre vie exempte de maladie.


Chloé C.

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