• Chloé C.

Pour quelques haricots et un peu de chocolat : incursion dans la tête d'une anorexique

Dernière mise à jour : mai 18

Hier.

J’ai craqué. Moi qui avais prévu de ne rien manger jusqu’à demain, j’ai succombé. D’abord, ce bol de haricots verts, tentative un peu désespérée pour tromper ma faim. Comme si quelques légumes pouvaient remplacer un souper. Rapidement, pour éviter de trop y penser, j’ai enfilé quelques fruits. Pomme, raisins. Ce n’était pas suffisant non plus. Compulsivement, dans un état second, j’ai attaqué le chocolat. Une bouchée, deux, trois et au diable la maîtrise de moi! Pourquoi pas le vieux lapin de Pâques en entier? Quelques secondes après la disparition des dernières oreilles, en simultané, la nausée et une décharge électrique tout au long de ma colonne vertébrale. Comme un câble d’Hydro touchant accidentellement ma peau. Mes battements cardiaques ont semblé se suspendre un instant. Mon souffle est devenu plus rapide. L’air refusait de se rendre à mes poumons. J'étouffais. Qu’est-ce que j’avais bien pu faire ?


J’avais craqué sur un misérable lapin. Un élan crasse de culpabilité et de honte m’engluait. Une seule phrase: t'es grosse! Une seule question : quels seraient les « dommages » sur mon poids demain ? Comme si immédiatement mon corps allait me jouer un sale coup et prendre un maximum de grammes, de livres même, pour chaque bouchée prise. Comme s’il agissait en ennemi contre ma tête et non comme son partenaire indissociable parce que j’avais eu un craving de chocolat.


J’avais craqué et détestais ça parce que normalement je contrôlais si bien tout ce qui entrait dans ma bouche. Et ça ne devait jamais dépasser «x» calories. Jamais. Sur qui me basais-je pour ce calcul scientifique de chiffres à ne pas dépasser ? Sur moi, of course. Une référence on ne peut plus fiable... Et mon triomphe consistait à réussir ma quête journalière du « jamais plus, toujours moins ». Je me sentais rayonnante quand j’y parvenais. Une vraie épave autrement…


J’avais craqué parce qu’à force d’exercer ce genre de contrôle sur mon corps, j’étais déconnectée de ce dont il avait besoin pour (sur) vivre. J’avais faim tout simplement. Malgré moi. Un des premiers symptômes de la faim, c’est de penser à la nourriture. Quand on s’en prive, on y pense constamment. Moi, j’en rêvais même. C’est dire à quel point j’étais affamée. J’avais donc eu faim et mon corps avait réclamé son dû. Ça n’avait rien de mal, de sale ou de pas correct. Ça arrivait à tout le monde. C’était surtout normal. Mais pas pour moi. Moi, la faim m’angoissait. J’avais peur qu’elle m’engloutisse.



Aujourd’hui.

Je sais, hier, j’ai craqué. Non, ce n’était pas la fin du monde, même si mon système nerveux agissait comme si ce l’était. J’avais du travail à faire. À cause de mon trouble alimentaire, il me fallait apaiser la voix interne culpabilisante. Celle qui me balançait aux oreilles à 120 décibels que j’étais trop grosse, obèse, dégueulasse à cause d’une histoire de haricots, de fruits et de malheureux chocolat. Il me fallait rétablir la vérité, faire parler une autre partie de moi plus rationnelle. Un exercice que je devrai répéter de toute façon plusieurs fois par jour : les repas et prises alimentaires reviennent vite dans une journée. Je ne pouvais décider indéfiniment de ne pas manger (ce n’est pas faute d’avoir essayé) . Je devais faire un choix vital. Je redoutais à le faire : ce serait le pas le plus difficile à franchir, celui de lâcher prise et d’accepter de manger et de peut-être prendre du poids. Pour ce faire, je devais me parler. Alors aujourd’hui, comme je le ferais pour un enfant un peu capricieux, j’ai pris mon temps et dit « non » fermement à la voix déchainée. Je lui ai expliqué qu’elle avait tort. Je lui ai exposé les raisons de ses erreurs. En fin de compte, aujourd’hui, j’ai arraché une victoire argumentaire plus éreintante que si j’avais été obligée de plaider devant un jury. Je me suis octroyé le droit d’avoir mangé du chocolat. Je gagné contre la maladie.


Demain.

Je craquerai peut-être encore. Ou peut-être pas. Mais si cela arrive, je serai un peu plus préparée à remporter une nouvelle bataille contre ma voix qui se veut simplement, de manière trop agressive, être le porte-étendard de mes phobies. Et c’est en apprivoisant tous ces moments de panique interne que j’arriverai tranquillement à délaisser ma posture défensive et le contrôle. J’émergerai alors, sourire aux lèvres, en me demandant : « Quand est-ce qu’on craque… encore ? »


Chloé C.

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