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Parcours d'une vie rangée : Affaiblir la bipolarité

À 27 ans, j’ai reçu un diagnostic de trouble bipolaire de type 2. Pour moi, cela venait expliquer bien des questionnements passés. Comme si je ramais dans un courant trop fort, depuis des années. C’était triste, mais déculpabilisant.


Le monde du travail me vidait et la vie de couple comportait toujours des manques. Ce vide revenait au gré des changements, des saisons, des envies de fonder une famille que mes partenaires avançaient. Mes luttes internes m’ont toujours suffi, je ne me voyais pas fonder une famille en plus, bien que j’admire celles ou ceux qui en ont le courage. Je voulais étudier longtemps, accomplir quelque chose de grand. Du moment où je pensais m’être trouvée, la maladie me jetait à terre comme un château de cartes.


C’est comme si tous mes efforts pour être heureuse se soldaient par des périodes où je me sentais amorphe, fragile, irritable, sans raison et sans avertissement. J’aurais pu dormir et ne voir personne pendant des semaines, sauf que je ne suis pas née ourse. Et pendant ce temps, la vie semblait m’échapper. Les autres avançaient sans moi.


Un jour, j’ai connu le véritable bonheur, du moins je le croyais. Tout était tellement intense. Je voulais maximiser chacune des secondes. Je me sentais ouverte sur le monde, fière de moi et connectée à l’univers. J’ai demandé mon copain de l’époque en mariage et lui ai dit qu’on ferait un enfant. Tout me semblait soudainement possible. Souriante, conquérante, assoiffée de social et d’activités.


C’était ma première hypomanie, annonciatrice d’une dépression qui a failli avoir raison de moi quelques mois plus tard. Rien ne se passait comme je l’avais espéré dans ma nouvelle vie avec mon homme. Je me sentais isolée et je ne parvenais pas à trouver suffisamment de travail. Un simple déménagement peut créer tout un débalancement chez un bipolaire, mais je l’ignorais à l’époque. J’avais atteint mes capacités maximales d’adaptation et j’étais à bout de souffle. J’ai dû être hospitalisée : j’étais dans un état lamentable et les idées noires ne me quittaient plus.

Après qu’on ait identifié l’hypomanie passée, on a arrêté les antidépresseurs et on m’a administré du lithium, qui m’a carrément ramenée à la vie. Cette période m’a semblé une éternité, car j’avais arrêté de m’alimenter, de dormir, bref, j’étais une morte-vivante.


Mes problèmes n’étaient pas pour autant tous réglés en sortant de l’hôpital. J’ai dû habiter chez mes parents le temps de me retrouver du travail et un appartement. Le temps de m’habituer aux effets secondaires et de les voir s’atténuer aussi. J’ai dû me demander une millième fois ce que je voulais faire de ma vie et qu’est-ce que j’avais envie de découvrir en ce monde. Malgré le stress des changements, j’ai ressenti un nouveau départ fort positif.


Aujourd’hui, je suis en couple stable, en appartement, je travaille à la maison parce que c’est là où je me sens le plus à l’aise et productive. Il faut que je vous dise que la gestion de ma maladie demande d’avoir une vie de nonne. J’entends par là que je ne peux pas boire d’alcool souvent (ça créerait des interactions) et que je dois boire de l’eau davantage qu’un chameau. Le café, le thé et la liqueur ne sont pas recommandés non plus. Non seulement ils peuvent renforcer les tremblements que le lithium me donne, mais aussi ce sont des stimulants qui peuvent nuire à mon sommeil.


Je ne devrais pas, en théorie, faire des nuits blanches, ni des grasses matinées. Ma nature un peu bohème s’exprime dans les arts, mais ne peut plus se transposer ailleurs. Si je dors mal, ma sieste devrait être courte pour ne pas empiéter sur la prochaine nuit. Il faut aussi que je mange bien, car les carences peuvent mener à l’hypomanie et les excès, au surpoids (diabète et autres). Les médicaments font prendre du poids, et l’activité physique est loin d’être une seconde nature chez moi. C’est un apprentissage.


Je tente de fuir les relations toxiques aussi, car j’y perds rapidement mon énergie et alors bonjour les ruminations, et l’insomnie qui s’ensuit. Que cela appartienne à ma maladie ou à ma personnalité, je suis hypersensible et je peux réagir vivement aux environnements trop surchargés, aux lumières fortes, aux bruits forts, etc. Je me sens parfois comme une petite souris dans un monde de géants, mais je ne peux plus aller à l’encontre de ma vraie nature. Les médicaments ne font pas tout, l’environnement joue pour beaucoup aussi.


Je ne sais pas si j’aurai un jour une retraite correcte, une maison ou simplement des projets de voyage qui se concrétisent. J’ai consacré ces dernières années simplement à me créer un équilibre dans lequel je suis heureuse. Je me rends compte que je me suis liée naturellement à d’autres personnes sensibles. Je connecte plus facilement avec elles, et nous pouvons parler sans malaise ou jugement de nos vécus.


Je suis athée, mais je sais qu’il y a des communautés religieuses bien heureuses et vivant jusqu’à un âge respectable. Silencieux et en recueillement, puis serviables et tournés vers leur communauté, ils se privent de certains plaisirs, mais donnent un sens à leur vie selon leurs convictions. Quant à moi, j’ai encore droit à la sexualité seule et partagée, ce qui n’est pas rien, et mes sacrifices m’aident à garder le cap. Finalement, je travaille à m’inventer une vie équilibrée et sur mesure.


Anonyme.

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© 2019 par Une Tempête à la fois.

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