• Chloé C.

Mon histoire de Noël



Mon père nous rapportait toujours, les yeux brillants, un sapin de 14 pieds pour illuminer le salon durant les Fêtes. La famille élargie débarquait du fin fond de la province pour envahir la maison sous les rires. Les gamins, dont j’étais, se couraient après les uns et les autres. Les cadeaux pleuvaient sous l’immense conifère, mais cela devait attendre après la messe de minuit. Un rendez-vous que ma famille ne manquait jamais. Le père Noël attendait bien au chaud dans son fauteuil quand nous revenions de l’église et, mi-émerveillés, mi-apeurés, nous, les enfants avions enfin le droit de réclamer nos présents.

J’ai grandi

Je suis tombée malade

J’ai cessé de croire au père Noël.


Exit la messe de minuit. Exit la magie. Une fois la maladie bien installée, le seul mot « Noël » s’est mis à résonner autrement.


Il sonnait repas gargantuesques, aliments riches, caloriques et commentaires intempestifs des « mononcles » et « matantes » sur mon apparence physique, sur la nécessité de se mettre au régime ou de se remettre en forme après les festivités. Je n’appréciais pas plus les accolades qui me faisaient prendre trop conscience que j’avais un corps. Je n’aimais pas devoir me « mettre belle » alors que j’avais simplement envie de porter des tonnes de vêtements trop amples pour cacher ma silhouette.


J’ai coupé le contact. Mon anorexie ne supportait plus tout cela. De toute façon, les temps heureux sont durs pour une personne qui souffre. Je me sentais étrangère même dans ma famille. Je me percevais comme un fardeau puisque mon sourire n’était pas au rendez-vous. J’avais le goût de pleurer en déballant des cadeaux: je ne me sentais pas légitime de les recevoir. Mais le pire, c’était le regard de mes parents. Triste en reflet au mien.


J’ai marché mille fois dans les rues pour me sauver d’une fête dont je ne voulais pas. J’évitais de songer aux voitures stationnées dans les entrées, aux fenêtres qui laissaient entrevoir des familles heureuses, aux millions de lumières scintillantes : tout ça me renvoyait le même message. Moi, je ne savais pas fêter. Moi, j’étais malheureuse.


J’ai pensé aux personnes seules. Aux malades. Aux gens démunis. Aux femmes, hommes et enfants maltraités. Aux itinérants. Aux prisonniers. J’ai surtout pensé que festoyer tenait plus du privilège que d’un acquis. Je me suis sentie encore plus misérable. C’était à ma portée et mon seul handicap s’appelait anorexie. Je n’avais qu’à franchir un pas et j’aurais pu être dans la gang de ceux qui s’émerveillent en entendant Jingle Bells. Je n’y arrivais tout simplement pas.


Mon corps, mon poids, ma déprime prenaient toute la place.


J’ai commencé à faire du bénévolat, puis à travailler. J’ai faussement souri aux usagers en servant le repas des Fêtes, en passant la Guignolée ou en racontant des contes de Noël aux enfants démunis. Mon sourire s’est peu à peu transformé à leur contact. Parce que pour plusieurs, la magie de Noël opérait encore. Et que la mienne ne voulait qu’une chose : exister.


Je suis retournée dans ma famille, sous le sapin de 14 pieds de haut. Avec mes limites : pas de commentaires sur ce que je choisis de manger ou mon apparence et cela s’est bien passé. Le regard de mes parents a changé : j’avais réussi à chasser les inquiétudes trop grandes. Moi aussi, je pouvais célébrer avec eux.


Mes yeux s’assombrissent encore parfois, j’ai du mal à chanter sur les vieux classiques ou remakes de Noël, les repas me font énormément peur, je me sens encore un peu différente, mais j’ai recommencé à croire au père Noël. Parce qu’après tout, ce en quoi on croit existe. Et je veux bien croire que mon vœu de Noël — me rétablir — est possible et à ma portée.


Chloé C.




*À noter que nous tentons doucement d'intégrer l'écriture inclusive dans tous nos textes. Pour en apprendre davantage sur le sujet, nous vous invitons à consulter l'Office québécois de la langue française.