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Mon corps, c'est le tiens - Lettre à mon agresseur


Je t’écris à toi mon agresseur, celui qui m’a volé une partie de moi.


Je ne te connaissais pas, tu n’étais rien dans ma vie, mais je ne pensais pas que ça m’arriverait à moi. Que ce genre de chose n’arrivait qu’aux autres.


Juste un mec rencontré sur Tinder. Rien de plus banal en 2020 ?


Quand je repense à ce qui s’est passé, trop de pensées surgissent dans ma tête, comme un tourbillon. Je ne me rappelle pas tout ce qui s’est passé; on m’a dit que mon cerveau avait bloqué l’évènement pour me faire moins mal. Et dans un sens, c’est plus sain pour moi.


En tant que femme, je ne t’apprendrai rien en te disant que ce n’est pas facile vivre dans ce monde. Avec les regards incessants des hommes, notre presque-façon-dictée-de-s’habiller, les commentaires dégradants, on en passe des heures à douter de soi. Sortir au bar le vendredi soir, c’est toujours un dilemme de savoir comment s’habiller. Des fois, je veux mettre un décolleté, mais j’ai peur que cela traduise des intentions que je n’aie pas. Et je dois constamment surveiller mon verre, m’assurer de ne pas trop danser collée à un gars pour ne pas qu’il s’imagine des affaires. Et c’est stressant, alors que ma seule préoccupation devrait être de m’amuser.


Et ce n’est pas normal, mais c’est comme ça.


Sans même que je le veuille, la société et mon éducation ont déteint sur moi. J’ai grandi en apprenant à ne pas prendre de risque, alors qu’on devrait apprendre aux hommes à respecter les femmes.


J’ai toujours, inconsciemment, placé la femme en arrière-plan. Mais maintenant, les hommes me répugnent. Par ta faute.


Tu m’as fait passer à travers une foule d’émotions que je n’aurais jamais dû vivre. De la peur à la frustration, de la tristesse à la culpabilité et j’en passe. Je ne me suis pas débattue et je m’en veux. Je t’ai simplement… laissé faire. Pourtant, je me suis toujours imaginé comment j’aurais agi si ça m’arrivait. Je pensais que j’allais jouer les super-héros en appliquant des techniques d’autodéfense et en me sauvant. Je jugeais notamment les filles dans les films, jusqu’à ce que je le vive.


Car il y a souvent un océan entre ce qu’on croit et la réalité.

J’ai dû voir une intervenante et une psychiatre pour m’aider à passer à travers ce nœud que tu as formé en moi. Je souffrais et je souffre encore d'un trouble de stress post-traumatique par ta faute. Il y a des nuits où je ne dors pas, hantée par ta présence dans mon lit, ton odeur dans mes draps. Dernièrement, je me suis mise à suffoquer dans la chaleur de la douche, celle qui me ramène à toi.

Ces souvenirs de toi m’amenant dans la salle de bain saoule, de moi me retrouvant nue sur le plancher sans comprendre comment je me suis retrouvée là. Ces souvenirs de moi dans le lit sentant ton poids contre le mien, apercevoir ton visage pour une fraction de seconde.

Ces souvenirs-là, j’aimerais qu’ils partent en fumée. Mais ils restent. Alors que toi, t’es parti comme un lâche.


Depuis toi, je vis des périodes de dissociation. Pendant la période des fêtes, j’ai décidé de reboire de l’alcool, la première fois depuis l’agression. L’alcool, mon corps mou, ma tête étourdie, une chambre, un homme seul avec moi. J’ai revu l’agression dans ma tête et mon cerveau s’est un peu dissocié; j’ai fait une genre de psychose.


Je pleurais, je criais. Je ne me sentais pas bien. Les policiers m’ont attaché et j’ai fini à l’hôpital avec la honte s’emparant de moi. Personne n’a compris sauf moi. Tout le monde a cru que j’étais folle.


Je dois maintenant guérir de quelque chose que jamais, je n’aurais dû souffrir. Et je doute souvent. Je me demande si c’était vraiment un « viol » ou si c’était dans ma tête.


Des fois, je me demande comment tu te sens. Comme tu as réellement vu ce que j’ai vu, compris ce qui s’est passé. Mais je ne suis pas dans ta tête.


Chaque jour, je vis les conséquences de ce que tu m’as fait vivre. Honnêtement, j’ai aucune idée de comment t’as perçu les choses. Mais ce que je sais, c’est que ce que j’ai ressenti est vrai. Je ne me suis pas sentie respectée dans mon intégrité.


J’ai versé beaucoup de larmes pour toi, alors que je suis disparu de ta vie aussi vite que j’y suis apparu.


Tu sais, on m’a toujours dit de ne pas me fier aux apparences. Probablement à toi aussi. Certes. Je me rappelle l’enquêteur me dire que tu « ne semblais pas être quelqu’un de dangereux, qui agresserait d’autres filles ». Mais j’ai aussi senti l’hésitation dans sa voix. J’ai compris qu’elle se demandait si quelqu’un de ta shape, cute et jeune comme toi pouvait réellement commettre une agression sexuelle. À ce moment, j’ai compris qu’elle doutait de la véracité mes propos. J’ai aussi compris ce qu’était la culture du viol. Mais je la comprends un peu tout de même, tu as 0 le profil d’un violeur.


Pourtant.


Personne ne m’a cru. Je regrette presque d’avoir dénoncé.


Car même si t’as pu sentir ne serait-ce qu’une minute la peur pour ton avenir, moi, je la ressens chaque jour, dans chaque visage qui te ressemble, dans chaque élément qui me ramène à toi.


Je ressens la peur de toi, la peur que ça se reproduise.


Anonyme.

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© 2019 par Une Tempête à la fois.

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