• France P.

Mon bébé fantôme

Mis à jour : sept. 4

Il y a 17 ans, j'ai fait un test de grossesse qui s'est avéré être positif. Mon âge à cette époque? 17 ans, justement. Et mon état mental ? Pas super vargeux. Mon secondaire 5 m'avait beaucoup affaiblie. À la dernière année du secondaire, j'avais un mal de vivre si immense que j'ai fait deux tentatives de suicide. À peine sortie de cet enfer, un accident bête qui arrive à tant de monde m'est arrivé.


Mon copain du moment n'était pas prêt du tout, mais, moi, je l'aurais bien gardé ce bébé. Moi, je voulais être maman. J'étais impatiente de serrer un petit cœur contre le mien. J'avais surtout besoin que quelqu'un m'aime enfin pour qui j'étais et comme j'étais.


Mais si je t'avais gardé, mon bébé fantôme, j'aurais été complètement seule pour prendre soin de toi. J'habitais encore chez mes parents, mais ni eux ni mes amies ne m'auraient aidée. Ou du moins que très peu. Ça aurait été vraiment le plan parfait pour que je me retrouve encore plus seule qu'avant. Et quand je suis seule, je ne vais pas bien.


Je me souviens de la période qui a suivi nos adieux. Je me préparais à entrer dans le monde des adultes raisonnables. Oh que j'ai fait de nombreux abus d'alcool et de marijuana pour endormir la douleur que j'avais de t'avoir quitté!


Je me souviens aussi des rumeurs que les gens de ma ville natale ont lancé à mon sujet suite à mon avortement. Selon les habitants, j'étais désormais la traînée qui avait trompé son chum et qui avait tellement eu honte qu'elle s'était faite avorter. Je n'ai jamais été autant gênée d'être moi-même. En te perdant, j'ai eu le sentiment de perdre ma dignité, ma seule chance d'être reconnue comme un être humain. Pourtant, ce n'était tellement pas ça. Je te voulais, moi!


Tu sais, mon bébé fantôme, je pense encore à toi 17 ans plus tard. Je me demande si tu aurais été une fille ou un garçon. Je me demande si tu aurais pleuré autant que ton petit frère la nuit ou si tu aurais été aussi indépendant que ta petite sœur. Je me demande si tu aurais eu mes yeux bruns et ma grande voix. Je me demande si tu aurais été dans la lune, comme moi. Je me demande de quoi aurait eu l'air ta santé mentale. Aurais-tu été aussi insécure que moi dans la vie?


Est-ce qu'on aurait survécu, juste nous deux, tu crois? Est-ce que je serais arrivée à aller demander de l'aide à temps pour mes dépressions ou tu aurais subi une enfance malheureuse à ramasser ta maman qui pleure dans un coin ? Tu sais, j'ai eu peur quand j'ai vu le « + » sur le test de grossesse, mais pas pour moi. J'ai eu peur pour toi. J'ai eu peur de te détruire puisque j'étais anéantie à cette époque-là. En fait, bébé fantôme, je pense que si je t'avais gardé, je t'aurais entraîné avec moi. Ça n'aurait pas été une sage décision.


À toi, mon bébé fantôme, sache que je t'ai aimé de tout mon cœur. Tu as été la petite graine de lumière dans une période de ma vie où tout était sombre. Quand je t'ai perdu, j'ai perdu tout espoir d'avoir une vie normale. J'ai eu peur de ne plus pouvoir être maman à nouveau. Et je me suis enfoncée dans ma dépression à nouveau.


Quelques mois après ton départ, une amie de ma mère a accouché d'une petite fille. J'ai reporté tout mon amour pour toi envers elle. Je l'ai traitée comme ma fille.. et ce n'était pas sain du tout. Autant pour elle, que pour moi.


Je veux que tu saches que, même si nos vies se sont croisées que quelques semaines, ton impact sur la mienne perdure encore.


Je regretterai beaucoup choses dans ma vie, surtout en lien avec cette dépression. Mais je ne regretterai jamais de t'avoir connu même si ce n'était que pour quelques instants.

Bonne soirée,

France P.

293 vues

© 2019 par Une Tempête à la fois.

Tout droit réservé

  • White Facebook Icon
  • White Instagram Icon