• Chloé C.

Les avantages de la maladie


J’ai dans la tête une vieille histoire, une vieille cassette usée. Chaque jour commence par : Il était une fois « moi, loin de la princesse et de son château immaculé : une personne ben ordinaire. » Les péripéties se ressemblent à l’émotion près : anxiété, honte, culpabilité, peur du regard de l’autre. À la fin de la journée, le Prince charmant n’apparaît pas sur son cheval pour me délivrer de mes monstres intérieurs. Le rideau tombe souvent sur l’héroïne, pas si héroïque que ça, en pleurs incapable de se gérer. Chaque matin, j’espère une meilleure version du conte, une meilleure version de moi-même.





J’ai essayé de changer, changer de peau et d’apparence, changer de parcours et de passé, changer de situations sociales et économiques, changer de milieu de vie, de chum, de job. J’ai tenté de modifier l’extérieur en sachant très fort que j’ai ni pouvoir sur le passé (qui ne se fuit pas de toute façon) ni sur les autres, que le changement, le vrai, devait provenir de l’intérieur. J’ai consulté des dizaines de psys, vécu des hospitalisations que je ne compte même plus, suivi plusieurs thérapies de groupe… la réalité c’est que la modification de mon moi personnel me fait peur. Si je reste camouflée derrière certains comportements nocifs, mais oh combien rassurants, c’est que ces derniers m’apportent encore quelque chose.



Je ne suis pas anorexique pour rien.

Je ne suis pas anxieuse pour le plaisir.

Je ne me décompose pas à l’anticipation de ce que les autres peuvent penser de moi par manque de chose à faire.

Je ne souffre pas de dépression par paresse.


Non. Il y a une histoire derrière chacun de ces diagnostics. Il y a aussi des raisons qui font que les troubles s’agitent plus ou moins activement dans mon moment présent. Et c’est ce qui rend le changement si difficile à opérer : il y a aussi des avantages aux troubles.


L’anorexie me permet d’exercer un contrôle — factice, mais un contrôle tout de même — sur quelque chose alors que le reste du monde s’écroule. Quand j’ai l’impression que je ne contrôle plus rien, m’attacher au calcul des calories, à la gestion de ma perte de poids, me rassure énormément. De plus, pendant que je pense constamment à la nourriture, j’évite de penser au reste. «Exit» les émotions négatives, le stress, la vie : il n’y a de place que pour un monde alimentaire complètement déconnecté de la réalité.


Un mécanisme de défense incroyable pour éviter les dangers réside dans le phénomène du stress. Le corps sécrète des hormones face à une menace permettant de fuir le plus rapidement possible. Bon c’est grossièrement résumé, mais mon anxiété, qui est le stress résultant non pas d’un danger immédiat, mais d’un risque potentiel, n’est qu’un phénomène complexe pour m’éviter de souffrir. Le problème, c’est que j’anticipe le futur, fuyant le présent pour éviter d’avoir mal. À trop vouloir échapper à la douleur, je passe à côté de bien des bonheurs.


Si je suis dans le regard des autres, deux coups d’avance, parfois plus, c’est que je crains aussi la souffrance… je préfère encore me préparer au pire. Peut-être parce que j’ai déjà connu le pire, le jugement, le rejet, l’abandon. Mon hypervigilance n’est pas née seule. Aujourd’hui je scrute les faits et gestes des autres à l’affût de ce qu’ils peuvent bien penser de moi pour me protéger. Ne pas le faire serait libérateur… si seulement j’avais l’intime conviction que je n’en sortirais pas complètement démolie.


Mes épisodes dépressifs naissent constamment dans des moments où la vie m’interpelle pour me ralentir, me dire que quelque chose ne va pas, que je dois modifier certaines choses. Ne pas avoir ces moments constituerait certainement une délivrance, mais pas un apprentissage.


Alors oui, il y a des avantages, malgré tout, à la souffrance. Et c’est pourquoi il n’y a pas encore de «happy end» à mon conte personnel. Le changement, ce n’est pas toujours une question de motivation, mais de balance décisionnelle où penche les pour et les contre. Mais j’ai espoir qu’un jour, mon aventure sera moins chargée de monstres et de démons et que je chevaucherai un beau destrier avant que mon histoire ne se termine.


Chloé C.




*À noter que nous tentons doucement d'intégrer l'écriture inclusive dans tous nos textes. Pour en apprendre davantage sur le sujet, nous vous invitons à consulter l'Office québécois de la langue française.


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