• Chloé C.

Le syndrome du grossissement instantané


J’ai pourtant observé bien des gens manger dans ma vie. J’ai scruté leur visage, leur corps et, malgré cela… rien. Ils ont beau engouffrer une pizza large accompagnée de frites, je ne les ai jamais surpris en train de prendre du poids live. Aucun bourrelet n’apparaissait, aucun ventre ne rebondissait pour ne plus jamais disparaître. J’ai traqué ceux qui consommaient de la salade ou sautaient des repas et même phénomène : je ne les ai jamais pris sur le fait de maigrir en direct. Aucune joue ne se creusait spontanément, aucune côte ne devenait plus saillante. Et pourtant, j’étais tellement convaincue…

J’étais certaine que chez moi, le syndrome du grossissement instantané (ou plus rarement d’amaigrissement) existait bel et bien. Je n’avais qu’à ingurgiter un aliment de plus que ce que je me permettais normalement et ça y était, la panique débarquait en trombe. Et je devais vérifier. Quand je me trouvais à l’appart (comme c’était le cas bien souvent parce qu’il n’y avait que là où j’acceptais de me nourrir), je retirais tous mes vêtements. Puis, mes bijoux. Ma montre. Mon élastique à cheveux. Mes lunettes. Tout ce qui aurait pu « augmenter » artificiellement mon poids. Puis, terrorisée, en fermant les yeux, j’embarquais sur la balance. Et j’attendais nerveusement le verdict.



Le poids peut varier d’un demi-kilo à un kilo au sein d’une même journée. Je le savais et pourtant, j’étais terrifiée au moindre changement quant au nombre affiché par mon engin de malheur. Car oui, parfois ça variait. Entre ma pesée du matin et ma énième pesée de la journée où le contrôle pondéral me semblait une nécessité. Alors convaincue que j’avais stocké un tas de graisse à cause d’une poignée de grammes de plus en quelques heures à peine, mon humeur se transformait radicalement : je devenais plus irritable, plus triste aussi, honteuse et coupable. Pour un chiffre qui ne changeait pas qui j’étais comme personne, mais qui avait le pouvoir de modifier de façon tout à fait drastique comment je me percevais et ce que je ressentais.


J’étais dominée par ma balance, complètement addict. Elle me volait plusieurs journées de bien-être, tant de parts de soleil dans mon quotidien. Si j’avais le malheur de quitter mon chez-moi, je la trimbalais dans mes valises. Je vivais en fonction de ce qu’elle m’annonçait plusieurs fois par jour et… quelques fois la nuit.


Ce que le pèse-personne ne me clamait pas tout haut, c’est que la prise ou perte pondérale constitue des phénomènes physiologiques nettement plus complexes que « je mange donc j’engraisse » ou « je m’abstiens donc je maigris ». Ça, mon anorexie se bouchait tout simplement les oreilles pour ne pas le croire.


Par contre, ce que j’ai fini par saisir c’est que mon obsession prenait une telle place dans ma vie qu’elle me handicapait. Je ne dis pas que le sevrage a été facile ni que je suis au bout de mes peines ni même que j’arrive à ne plus mettre le bout de mes orteils sur l’objet métallique, mais que diminuer le besoin obsessionnel de se peser quand on souffre de troubles alimentaires est nécessaire, voire primordial.


Et que le syndrome du grossissement instantané, eh bien ça n’existe pas.


Chloé C.

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