• Chloé C.

Le site de rencontres



J’avais mis ma tunique, mes nouveaux leggings. Je m’étais même maquillée et parfumée. J’avais pris mon courage à deux mains et m’étais rendue au café. J’avais le cœur qui battait à tout rompre, une légère envie de vomir et surtout le goût de sacrer mon camp. Mais je m’étais préparée et j'étais arrivée, alors je me suis dit : « Go, Chloé, vas-y ! Va rencontrer ce pur inconnu avec qui tu as discuté qu’une dizaine de fois sur Internet. Tu as vu sa photo, lui, la tienne et, dans ce grand bazar qu’est le courrier du cœur sur le Net, tu lui as parlé de toi ; lui s'est ouvert un peu sur lui. »


Si l’on y pense bien, c’est totalement déprimant les sites de rencontre, les gens jettent plusieurs lignes à l’eau et attendent que ça morde. Visiblement, j’avais mordu. Mais pourquoi donc avais-je fait ça ? Moi qui se proclamait normalement contre ce marchandage de personnes. Peut-être avais-je seulement envie de rencontrer quelqu’un, rien de plus. Partout, on prône de briser l’isolement. J’imagine que je m’inscrivais dans ce courant. Je voulais déchirer ma solitude. Sauf que maintenant que je m'y retrouvais, j’avais bien envie de retourner à ma cachette de véritable ermite.


Au moment de pénétrer dans le café, j’ai réalisé soudainement, et très franchement assez bêtement qu’une photo, ce n’était pas grand-chose pour reconnaître quelqu’un dans le monde réel. Puis, je l’ai vu, tassé dans un coin, à des lieux de ce à quoi je m’imaginais. Lui aussi a dû se dire la même chose de moi. Ne pas y penser. Avoir l’air sûr de moi pour une fois.

— Kevin ?

J’ai souri de toutes mes dents. C’était ma seule arme, la seule chose que je pouvais fournir, un sourire. Et alors, a commencé une danse de discours sur nous-mêmes. J’ai attaqué la première. Ça faisait si longtemps que je n’avais pas rencontré quelqu’un sur qui je voulais tout savoir, je poursuivais nos conversations du Net, je m’intéressais. À un moment, le tempo a diminué et c’était à son tour de mieux me connaître: je savais qu’on allait passer au sujet « moi ». Alors, j’ai senti que quelque chose n’irait pas. Je pouvais édulcorer ma vie, y évincer tout ce qui clochait, mais à la simple mention : « Toi, que fais-tu dans la vie », j’étais faite. Je ne pouvais quand même pas lui dire que j’étais en arrêt de travail à cause de mes problèmes de santé mentale. Et alors je compris pourquoi j’étais seule, pourquoi plusieurs personnes comme moi se retrouvaient parfois marginalisées. Parce que dire notre vie, notre passé ou notre présent blessé pouvait faire peur.


Même ce Kevin, terriblement gêné, qui passe sa vie sur de maudits sites de rencontre s'est permis de me juger sans même savoir que moi, au moins, je me connaissais beaucoup mieux que la plupart des gens et que je me guérissais.


Il ne m’a pas rappelée.


PS : Mais j’ai récidivé. Toutes les histoires ne se soldent pas par un échec. Malgré la/les maladies. Il y a encore de belles âmes qui n’éprouvent aucune crainte face à ces dernières et qui savent qu’une personne est beaucoup plus qu’une pathologie. À mes côtés, pendant que j'écris ces souvenirs, mon mari ronfle.


Chloé C.



*À noter que nous tentons doucement d'intégrer l'écriture inclusive dans tous nos textes. Pour en apprendre davantage sur le sujet, nous vous invitons à consulter l'office de la langue française.

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