• Madame L

L'appel qui m'a boulversé

Mis à jour : sept. 5


Mon rêve a toujours été d'être policière. Quand j'ai eu l'opportunité, dans le cadre de mes études en techniques policières, d'aller effectuer un stage dans le milieu policier de l'autre côté de l'océan pour deux semaines, j'étais ravie!


Lors d'un quart de travail de soir, mon duo et moi étions tout sauf occupé. Un soir de semaine pluvieux. Ça s'annonçait pour être une soirée tranquille. Vers 18h00, une marée d'appels s'est mise à rentrer à la centrale 144 (équivalent de notre 911 ici). Toutes les unités étaient envoyées sur les appels.


Nous avions été répartis sur un appel de vol avec violence survenu quelques minutes avant. Nous étions en route, lorsque la répartition nous a demandé de nous rediriger vers les lieux d'un appel plus urgent.


«À toutes les unités disponibles, un accident vient de se produire sur la voie ferrée..On nous mentionne que le train aurait heurté quelque chose sur son passage...»


Mon coeur s'est mis à battre à mille à l'heure. L'adrénaline venait d'embarquer. On se dirigeait à toute vitesse vers les lieux de l'incident. Sirène et gyrophares allumés: on arrivait!


Les détails rentraient au compte goutte, on parlait d'un possible suicide. J'avais déjà effectué plusieurs «COBRA» (terme employé dans le milieu afin de signifier que l'ont accompagne des policiers en fonctions pendant un quart de travail) lors de ma formation, mais maintenant, c'était la première fois que j'allais sur un appel où il y avait perte de vie humaine...


Premiers arrivés sur les lieux. Le train à grande vitesse (TGV) était immobilisé sur les rails. Les passagers ne comprenaient pas cet interruption de service, ils nous regardaient avec un air interrogateur.


Pendant que notre collègue commençait à évacuer les gens à l'intérieur du TGV, l'autre policier et moi avons marché sur la voie ferrée pendant environ 400 mètres derrière le train afin de se rendre au point d'impact.


C'était sans appel: une personne venait de se faire frapper par le train et elle était décédée sur le coup. C'était une mort évidente et il n'y avait plus rien à faire pour sauver la vie de cet humain.


Des morceaux de chairs recouvraient le sol, une odeur de fer régnait dans l'air, l'ambiance était lourde et ce qu'il restait du corps de l'homme jonchait les rails. Les pieds d'un côté, les mains de l'autre, les jambes par ici et le tronc par là. J'avais peine à reconnaître un semblant de visage sur le corps en mille morceaux.


Après l'enquête, la conclusion était qu'il s'agissait d'un bête accident. Pas un suicide. Certes, l'homme vivait des difficultés dans sa vie, mais il avait simplement glisser sur les rails mouillées ne pouvant pas éviter la collision avec le TGV qui filait à toute allure.


Je savais que les policiers faisaient face à de terribles images tout au long de leur carrière, mais je n'imaginais pas que ces images pourraient être aussi dures à voir.


Les jours qui ont suivi cet appel ont bien été. J'étais fonctionnelle, alerte, tout ce que vous voulez. Je ne pensais point être affectée par cela. J'avais tord.


Quand la psychologue de l'équipe m'a rencontrée pour un «débriefing» de la situation, j'ai éclaté en larmes. Tout ce qu'elle m'a dit c'est: «Comment vas-tu?» et tout est sorti. J'étais incapable de parler. J'étais complètement bouleversée par l'événement. Mais pourquoi?


Je ne connaissais pas personnellement l'homme, mais à quelque part je m'en sentais responsable. Il faisait parti de la population pour laquelle j'avais enfilé mon uniforme, cet après-midi là, afin de remplir mon devoir: servir et protéger. C'était un échec.


Est-ce que j'aurais pu faire quelque chose de plus? Cette question m'a longtemps hantée. Je sais très bien qu'on ne peut malheureusement pas sauver tout le monde, mais j'aurais tant aimé...


J'ai aussi eu une pensée pour sa famille. Il les avait laissé derrière lui afin de pouvoir gagner assez d'argent ici pour les faire vivre. Il n'y avait aucun moyen de rejoindre ses proches, il est mort seul et, encore aujourd'hui, personne ne sait qu'il n'est plus de ce monde...personne sauf moi et les quelques policiers présents sur la scène tragique de l'accident. Personne n'a réclamé son corps et aucune funérailles n'a été organisée... Cette solitude m'a grandement attristée.


Ce qui m'a achevé finalement, c'était la vision d'horreur dont j'avais été témoin. À l'école, on nous montre des photos de scène d'accident, de suicides, etc. pour nous «préparer» à ce que nous allons être confronté dans la réalité. Dorénavant, je peux affirmer que rien ne peut nous préparer à vivre et voir cela, rien. Ces images horribles restent gravées dans notre tête pour l'éternité.


À tous les policiers et policières qui sont confrontés à ces drames et ces images, de grâce, demandez de l'aide et n'ayez pas peur de le faire, car il s'agit de votre vie et de votre santé. On en a juste une et elle est précieuse.


Vous êtes précieux à mes yeux et aux yeux de bien des personnes. N'oubliez jamais cela.


Ligne d'urgence 24/7: 1-866-APPELLE


Madame L.

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© 2019 par Une Tempête à la fois.

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