• Kayssie

J'ai pogné le sida dans une poignée de main

Il était là, adossé à un banc de parc. La tête baissée, son chien à ses pieds. Il s’appelait Freluche, son chien Tommy. Tandis que moi j’avançais d’un pas décidé, lui levait aussitôt le regard en ma direction.

Étape 1 : unir deux mondes

« Ça va? Comment s’appelle ton chien? »

Le grand gaillard amaigri sous ses rastas et son manteau de camouflage répond à mes questions rudimentaires pour briser la glace. Quelques réponses s’échappent de sa bouche tremblante de froid et probablement de faim. Ses mots s’imprègnent dans l’air comme de la fumée. De mon côté, je profite subtilement de ces informations pour évaluer l’environnement. Ma pensée de « robot » analyse d'abord les données et quantifie le seuil de dangerosité. Parc éclairé, bâtiment public ouvert à trois mètres, signes de consommation quasi invisible, faciès dégagé quoi que peu verbomoteur. C’est le moment, je me lance. Aucune méfiance n'est la bienvenue.

« Est-ce que tu me permets de te payer un café ou un petit quelque chose à manger? »

Sa levée du corps lente et son sourire timide me démontre son intérêt. Offre acceptée.


Étape 2 : siroter le réconfort

Dans un café qui fait pignon sur rue aux angles de la rue des Forges et Royale, il me fait part de la générosité des employés de l’endroit qui accepte souvent que son chien et lui y passent quelques minutes. Qu’ils en ont la « permission ».

Je lui offre de rester avec son chien pendant sa courte disparition vers le comptoir. Mais la bête s’emballe, il veut jouer. Petit détail : c’est un Pitbull! Il mordille la laisse de sa mâchoire ferme sans broncher, sans grogner. Je l’entends presque dire : Miam! Un jouet! C’est bleu!

« Tommy, en fait c’est ma sacoche que tu mâchouilles.»


Étape 3 : migrer vers un public

De courts silences s’installent au hasard dans la conversation. J’en profite pour observer le langage de son corps et m’inspirer de ce qu’il me confie sans le savoir. Sa jambe gauche se prend pour un pic bois sur la patte de chaise, ses globes oculaires fixent son téléphone portable.

Attend-il un appel? Celui d’un sauveur venu avec sa baguette magique pour le sortir de ce mauvais sort?

Ma patience s’effrite un peu. Je veux en savoir plus! Quels sont ses rêves? Pourquoi n’a-t-il jamais terminé ces nombreux cours? Comment fait-il pour survivre?

Silence. Détournement de réponse. Je sais que je t’en demande beaucoup.

« Je t’avoue que tes questions me stressent…plus que je le pensais. » murmure-t-il.

Tentative de susciter une remise en question effectuée. Lien de confiance encore présent. Sourire et brin d’humour à l’affiche.


Étape 4 : ...changement de programme

Tommy s’énerve encore. Deux petits chiens et leurs maîtresses approchent. Aujourd’hui, on dirait bien qu’il a envie de se faire entendre et voir. La laisse rafistolée plus souvent que sa capacité cède sous le poids de la bête en propulsion. Ah non!


Les TIC TAC de la montre fusionnent avec la vitesse de la lumière. Définitivement trop vite pour que ma tête réagisse. La jeune femme de gauche est en panique.


Heureusement, la maîtrise de Tommy est complétée assez rapidement, j’en profite pour aller calmer les jeunes filles. Plus de peur que de mal!

« Je crois qu'il n'a pas d'argent pour se procurer une laisse neuve. Si tout est OK, retournez vers votre voiture, vos chiens méritent amplement du calme, et vous aussi. »

Comme une bonne action en attire une autre, la jeune femme qui reprend lentement ses esprits me tend une de ses deux laisses.


« Donne-lui, s’il te plaît. »


Il en fut peu pour elle afin de saisir le message derrière mon intervention. Je retourne m’asseoir avec mes nouveaux amis. Le visage de Freluche trahi sa honte.


Étape 5 : constater l’effet du temps

« Freluche je vais te laisser. Déjà 9h30. » Dis-je en sortant un billet bleu de mon portefeuille.

« Comme le veux MA tradition, je te donne 5 dollars et je ne veux pas savoir ce que tu en fais. Tu ne me dois rien. Mais j'aimerais beaucoup que tu manges. Fais-toi plaisir. »

Je lui tends la main et je regarde à travers ses yeux. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles et admirant le reflet de mon expression dans son visage reconnaissant.

Le bras tendu, je quitte les lieux en regardant ma paume droite, planant de part et d’autre au dessus des fentes de trottoirs qui défilent.

Je termine ce périple avec fierté et reconnaissance. On est d’accord sur ce point, Freluche et Tommy ont, sans le vouloir, contribué à une certaine réalisation spirituelle et humaine. Je les ai probablement plus déstabilisé que je l'ai été moi-même, mais avouons-le, des rencontres comme celles-ci ne sont pas communes ni banales. Définitivement, ce soir-là...


J’ai pogné le bonheur dans une poignée de main.




-Kayssie.

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