• Eve

Comment la scolarité fût à la fois mon bourreau et mon sauveur ?

À 17 ans, j'ai toute la vie devant moi. Je termine mon secondaire dans quelques mois, j'ai été acceptée à l'université en sciences biomédicales (l'avantage d'aimer l'école et d'habiter près de l'Ontario). Pourtant, je ne vois rien devant moi. Je suis convaincue que je ne terminerai jamais, comme si mon diplôme ne m'appartenait pas.


Un matin, complètement épuisée, je dois demander à une amie de me tenir par les épaules pour me rendre jusqu'à l'autobus. Il n'est pas question pour moi de manquer, ne serait-ce qu'une seule période. Je dois pourtant me rendre à l'évidence : je suis incapable de me mouvoir. Pendant 3 jours, j'arrive à peine à sortir de mon lit. Pour moi, la conclusion est simple, je suis certaine d'avoir contracté une mononucléose où d'être anémique. Je me souviens avec lucidité d'être assise sur le sol de ma cuisine, mangeant à la cuillère une canne d'haricots rouges dans le but d'ingurgiter le plus de fer possible, complètement découragée. Le soir, je me rends à l'urgence. Je n'en peux plus de perdre le contrôle de mon corps. Je me retrouve quelques heures plus tard, vêtue d'une jaquette bleue. Sur ma peau, le reflet des lumières aux néons du corridor de l'aile psychiatrique.


À ce moment, je réalise que le problème n'est pas physique. L'inquiétude était devenue si forte que ma santé s'en voyait brimée. Malgré les 100% qui s'enchaînaient, les méritas, les amitiés tissées serrées, l'école était un lieu de combat contre moi-même. Je n'arrivais plus à atteindre les attentes que je m'imposais. Avec le temps, la violence que je m'infligeais s'était intériorisée, devenant une norme. Les gestes étaient devenus automatiques : l'étude, les devoirs, les pensées intrusives sur les échecs qui ne sont pourtant jamais arrivés. Le diagnostique est simple : trouble d'anxiété généralisée et anxiété de performance. Ce qui est insidieux avec l'anxiété, c'est qu'elle se trace un chemin tranquillement dans notre vie jusqu'au jour où elle peut prendre complètement le contrôle de notre corps. C'est ce qui m'est arrivé. Point positif, j'allais maintenant pouvoir avoir de l'aide pour m'en sortir.


Sans grande surprise, j'ai gradué en juin. À tous les grands anxieux, malgré les difficultés, c'est à ce moment que j'ai pris les meilleures décisions pour moi et mon bien-être. Je suis partie pour un voyage humanitaire d'un mois à Fidji (oui oui, il y a énormément de pauvreté). Cela a été une expérience confrontante, mais tout aussi énergisante. Au retour, j'étais prête à entrer à l'université. Mais comme cette année était remplie de surprises, j'ai vécu un expérience de soins palliatifs, perdant un des plus grands piliers de ma courte vie. Un deuxième gros choc cette année là.



Fidji 2016 Eve Bilodeau


Le jour des funérailles, j'ai eu comme rôle d'écrire le texte d'honneur. Ce que je ne savais pas, c'est que ce serait une des journées les plus marquantes. À la suite de la lecture, une lignée de personnes est venue souligner ma plume. Le soir même je savais que je quittais le monde des sciences pour m'inscrire en lettres françaises. Aujourd'hui bachelière en lettres françaises avec une mineure en psychologie, je suis étudiante à la maîtrise en création littéraire et jamais rien ne m'a comblée plus que cette passion pour les mots et le domaine de la recherche universitaire. J'ai aussi cessé tout au long de mes deux premières années universitaires de calculer ma moyenne. Je m'assurais que j'avais passé ma session, mais je ne pouvais plus me permettre de me concevoir sous la lumière des chiffres.


Ce que je crois qu'il faut en retenir, c'est que la passion m'a sauvée. Longtemps, j'ai senti qu'il y avait un décalage entre la notoriété que nous donnons à la science vs à l'art, mais lorsque la passion transcende rien ne peut l'arrêter. L'anxiété, bien que toujours présente, est devenue un moteur de subversion pour mon futur. Elle m'a permis de me découvrir, d'aller assez bas pour finalement atteindre une passion qui me permettrait de vivre à mon plein potentiel. Lorsque la souffrance se ressasse dans mon esprit, écrire est toujours la voie que je choisis. Au-delà des notes, je suis convaincue que les études peuvent devenir un pilier du développement de soi. Ça a été mon moteur de guérison. Ce n'est plus l'anxiété, la peur ou les symptômes somatiques qui me définissent. À tous ceux qui traversent les corridors des centres psychiatriques, la passion teinte l'avenir.


Eve Bilodeau

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© 2019 par Une Tempête à la fois.

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