• Chloé C.

Best friend not for ever


Léanne.


Tu avais la fossette facile, la prunelle pétillante. On n’avait pas besoin de se parler, juste à se regarder, on savait ce que l’autre pensait. Si tes 6 pouces de plus que moi ne me rendaient pas encore plus petite ; si tes yeux bleus délavés ne détonnaient pas des miens, noisette ; si tes magnifiques cheveux blonds et raides ne démolissaient pas toute compétition possible d’avec ma tignasse brune qui frisait abondamment pour un rien, on nous aurait pris pour des jumelles. Oui, sans ces différence, on se ressemblait à s’y méprendre.


En 1er secondaire, on s’était assise côte à côte en classe de Français. J’avais oublié mes crayons. J’ai gagné une amie avec ceux que tu m’as tendus. Tu as intégré par la suite mon équipe sportive et voilà, personne ne pouvait plus nous séparer. Nos mères passaient leur temps à nous reprocher nos appels interminables le soir. On s’en fichait : on avait 14, 15, puis 16 ans.


Tu as été la première à savoir ou plutôt à deviner que mon sourire commençait à se faner et à sonner faux. Que mes yeux se voilaient et retenaient trop souvent des torrents de larmes. Que je portais des secrets impossibles à révéler et que ceux-ci me tuaient à petit feu. Au début, tu as essayé de me changer les idées : des partys, tu m’en as organisés à la tonne. Je les déclinais tous. Je ne tenais pas à rouler ma douleur devant un amas d’adolescents heureux. Tu ne me reconnaissais plus.


Tu te demandais ce qui m’arrivait. Tu souhaitais retrouver ta meilleure amie. Alors, avec la douceur d’une détective privée, tu as enquêté sans que je me doute de rien. Tu t’es informé sur l’évidence : ma soudaine perte de poids, mon froid constant, ma fuite à l’heure des repas. Tu as consulté l’infirmière, puis la psychologue de l’école… tout ça pour m’aider. Tu t’es donné corps et âme à t’en brûler les ailes : à toutes tes tentatives, je me suis montrée imperméable. Je n’ai pas écouté tes conseils : je ne pouvais pas être malade. Combien de fois t’ai-je repoussé ? J’ai arrêté de compter. Je souffrais tellement intérieurement que la place pour quoi que ce soit d’autre n’existait plus, pas même pour ta présence bienveillante.


Quand je me suis retrouvée à l’hôpital, le fil s’est rompu. Tout minait notre route: mon déni de ma condition, mon manque d’ouverture envers toi et surtout toi qui continuait à suivre une vie « normale », qui allait entrer au Cégep tandis que moi je stagnais : même année scolaire, mêmes maux de têtes et d’âmes. Nous étions à la croisée des chemins.



La même année où je tombais malade, je te perdais donc aussi. Il n’y a pas eu de visite à l’hôpital, pas d’appel téléphonique de ta part. J’ai vraiment cru que tu te porterais mieux sans moi, tant je me sentais toxique, mais je sais aujourd’hui que ce qui dévorait notre amitié, c’était la maladie et rien d’autre. Tu n’avais pas été outillée suffisamment pour survivre à l’anorexie de quelqu’un proche de toi. Et moi, pas assez informée de ma propre situation pour te mettre au courant de comment t’y prendre.


Je regrette que l’anorexie ait tant perduré dans le temps que je ne puisse te rattraper la manche pour te montrer que je suis la même Chloé qu’avant avec seulement quelques cicatrices de plus gravées au cœur. Que je m’ennuie de notre complicité. Et d’autant plus que présentement, je me sens terriblement seule sans meilleure amie à qui je peux tout confier.

Reviens, on s’organisera pour reconnecter nos vies. On boira un verre de vin en se racontant qui nous sommes devenues. Les rires réintègreront les conversations, je te le promets. Et tu n’auras plus à te sentir responsable et démunie vis-à-vis de ce qui m’habite : j’ai appris à gérer la colocation avec mes bibittes.




Chloé C.



*À noter que nous tentons doucement d'intégrer l'écriture inclusive dans tous nos textes. Pour en apprendre davantage sur le sujet, nous vous invitons à consulter l'office de la langue française.


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