• Sana

365 jours post-trauma

Mis à jour : sept. 4

Dans quelques jours, cela fera un an.


Un an que ma vie a basculé, que mon esprit s'est brisé. Qu'un événement est survenu et aura fait éclaté toutes mes barrières, me laissant seule, nue, dans un océan de souffrances si grandes et sans rien à quoi me raccrocher.


Encore aujourd'hui, il est difficile pour moi de mettre en mots le désarroi profond qui a suivi cet événement. Ce traumatisme aura fait plus que me donner des cauchemars et me faire craindre les tâches rouges. Mon identité, mes croyances ainsi que mes repères ont disparu avec la souffrance. Plus rien de ce dont j'étais auparavant convaincue ne faisait de sens.


Les bases même de mon être, soit mes convictions profondes quant à la vie, à ma profession, à mes désirs, se sont craquelés lentement jusqu'à se désagréger et devenir poussière. La tempête déferlant dans mon esprit se sera chargée de les faire disparaître.


Que fait-on lorsqu'on est seule au fond d'un puits, que l'orage fait rage à l'extérieur, que l'eau ne cesse de monter, mais que chaque prise se défait sous nos mains ? On étouffe. Le son du tonnerre résonne sur les parois, le bruit de l'eau gronde et bouillonne, la lumière des éclairs nous aveugle... et il n'y a rien pour s'accrocher, parce que tout est détruit.


Mais en même temps, tu continues d'aller à l'école. Tu continues de dire à ton chum et à ta famille que ça va pas trop mal. Tu espères que personne ne remarques à quel point tu es sur le point de te noyer, parce que tu ne saurais même pas quoi leur dire pour expliquer. Parce que c'est si gros que ça n'a pas de mots, que c'est indescriptible. Si intense que si tu ouvres la bouche, tu vas te dissoudre et il ne restera plus que quelques gouttes d'eau. Si les mots passent tes lèvres, la tempête gagnera la partie.


Alors tu encaisses les coups. Un après l'autre. Un flashback après l'autre. Une crise de panique après l'autre. Une journée après l'autre. Une heure après l'autre. Une minute après l'autre. Parce que ça va bien finir par diminuer, pas vrai ? Ça ne peut pas faire aussi mal pendant si longtemps, tu n'y survivras pas. Puis, quand ce n'est pas tes démons, ce sont ceux des autres, qui ne vont pas bien et qui ont besoin de toi. Mais tu es assez forte. Tu peux et tu dois le faire. Pour eux, qui ont besoin de toi toute entière. Peu importe que tu n'aies rien à offrir. Tu trouveras une miette quelque part.


Du fond de ton puits, tu hurles. Tu hurles parce que tu as si mal. La douleur est dans ta tête, dans ton corps. La douleur prend toute la place et te fait perdre de vue ton chemin. Tu hurles parce que tu es perdue. Tu hurles parce que c'est long, parce que l'eau monte, que t'as le cœur à vif pis que tu veux juste que quelqu'un prenne ta main et te sortes de là. Tu hurles avec tout ce qui te reste dans les tripes pour que quelqu'un entende ta souffrance, ton fardeau invisible que tu es incapable de nommer.


Mais n'est pas encore venu le moment où quelqu'un prendra ta main. Il viendra, ton moment salvateur où quelqu'un entendra ta souffrance et t'offrira un endroit sécuritaire où te reconstruire ; mais pas tout de suite. Il te reste de nombreux mois à hurler en silence, à encaisser et à voir du sang partout.


Tu deviens experte à camoufler ta douleur, parce qu'après si longtemps, c'est redondant. Tes proches sont lassés, ils ont passé à autre chose. Tu sens la discorde grandir dans ton couple, la distance s'établir dans d'autres relations. Tu deviens celle qui va toujours mal et, celle-là, on n'apprécie pas de la côtoyer. Alors tu mets ta réalité dans une boîte, le temps d'entretenir tes relations amicales sur des bases mensongères. Tu fais semblant d'avoir envie d'être dans les rassemblements, de t'y sentir bien. Parce que tu sais que quand tu iras mieux, tu auras véritablement envie d'y être ; il ne faut donc pas perdre l'opportunité d'y aller.


Tu as l'impression que tu te rebâtis tranquillement, alors que tu ne fais que mettre des band-aids cheap sur les trous béants de ton âme. Tu continues à te sentir vide et souffrante alors que tu es si bien entourée. Tu continues à faire des crises et des cauchemars, alors que rien dans ton quotidien ne rappelle le sang. Tu tournes en rond, prise entre tes quatre murs sans réussir trouver un moyen pour en sortir.


Un beau jour, tu trouves la bonne psychologue. Tu t'installes tranquillement dans son bureau, tu y fais tout doucement ton nid. Tu apprends à lui faire confiance à petit pas, accompagnée par ta protectrice méfiance. Elle te laisse faire, elle respecte ton rythme tout en douceur. Tu n'es pas obligée de parler de l'événement, ça arrivera quand ça arrivera. Tu as la latitude des mots, des thèmes. Elle t'offre tout l'espace dont tu as besoin. Dans son bureau, étonnamment, tu ne suffoques plus. Tu ne réussis toujours pas à nommer les choses, mais, doucement, tu respires. Tu réapprends à te sentir en sécurité quelque part.


Elle te laisse te choisir. Avec son réservoir infini de respect, elle t'offre la possibilité de te comprendre, de t'indigner, d'avoir mal ; sans qu'il ne t'arrive rien. Sans que le boomerang ne te revienne en plein visage en quittant son bureau. Elle t'apprends que la vie n'est pas que souffrances. Elle t'amènes à prendre conscience de tes forces. Elle te guide avec bienveillance sur ton chemin pour te reconstruire ; parce que tu sais très bien que tu ne seras plus jamais la même.


Tranquillement, tu commences à te mettre en priorité. À reconstruire ta vie en mettant tes désirs avant ceux des autres, même si cela implique des sacrifices, des pertes. Tu commences à avoir confiance que ce sera pour le mieux. Tu as accepté qu'avant d'affronter l'événement, tu as des fondations à rétablir. Au quotidien, tu vis encore les impacts de ton traumatisme. Les peurs irrationnelles sont nombreuses. L'anxiété est encore si grande ; mais les crises, elles, ont presque disparu.


Tu fais du progrès. Tu commences à planifier ton retour au travail, tu as hâte. Tu sais que ton chemin vers le rétablissement sera encore long et sinueux ; mais tu le vois avec beaucoup plus d'optimisme qu'avant. Plus le temps passe, plus tu es fière de toi : tu auras survécu à ton traumatisme. Tu as le droit de le dire, parce que c'est arrivé plus d'une fois où tu as eu peur d'y passer. TU AS SURVÉCU. C'est tout à ton honneur et c'est extrêmement précieux. Cette épreuve, qui aura été la chose la plus difficile pour toi malgré tout le reste, t'auras rendu plus grande, plus forte, plus fierce. Tu te tiens droite et prête pour la suite, parce que tu sais que tu vas y arriver.


Dans quelques jours, j'en serai à 365 jours post-trauma. 365 jours plus tard, je peux enfin dire que c'est moi qui gagnerai cette bataille, même si je ne sais pas quand elle finira. Je suis une survivante dans mon combat contre l'état de stress post-traumatique.


Sana

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© 2019 par Une Tempête à la fois.

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